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« Birdman » triomphe aux Oscars : les superhéros sont-ils des zéros ?

Ce dimanche, « Birdman » a reçu les Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario original et de la meilleure photographie. Dans ce film, l’excellent Alejandro González Iñárritu suit à la trace un acteur autrefois célébré pour ses prestations en superhéros, mais désormais soucieux de son pedigree 100% intello.

Ce film explosif taille en pièces l’imagerie « héroïque », comme le fait à sa manière (sciemment minimaliste) « Vincent n’a pas d’écailles », l’amusante fiction du Français Thomas Salvador, sur les écrans depuis mercredi dernier.

Soit l’histoire, au fin fond de la province hexagonale, d’un personnage ordinaire, Vincent, qui voit son pâle quotidien (petits boulots, précarité matérielle, solitude affective) métamorphosé quand il s’aperçoit que, au contact de l’eau, ses pouvoirs physiques sont décuplés.

Des pouvoirs qui transforment la vie de Vincent ? Pas si sûr, raconte ce « petit » film qui détourne avec un humour impassible les clichés du film de superhéros pour entrainer dans sa poésie singulière, très loin des fictions mastodontes concoctées du côté d’Hollywood.

« Birdman » : les ailes coupées

Quelque chose cloche décidément au pays des superhéros, puisque, une semaine plus tard, dans « Birdman », c’est un autre personnage atypique, Riggan Thomson, qui doit à son tour composer avec les affres du dédoublement.

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Ancienne star d’une série de blockbusters où il campait un superhéros doté de pouvoirs délirants, Riggan, la cinquantaine, souhaite désormais prouver qu’il vaut mieux que sa réputation d’acteur bodybuildé. Adieu Hollywood, les muscles bandés et les exploits pétaradants. Bonjour New York, les ambitions intellectuelles et l’amour des belles lettres.

Dans un illustre théâtre de Broadway, l’ex superhéros travaille aux dernières répétitions d’une pièce ambitieuse : une adaptation d’une nouvelle de Raymond Carver : « Parlez-moi d’amour », dont les sujets principaux entrecroisent les névroses personnelles de Riggan : la quête éperdue de l’amour, le désir obsessionnel de la reconnaissance.

Le bal des égos boursouflés

Une pièce qui, espère le néo-dramaturge, sera dignement saluée par la critique new-yorkaise et lui permettra d’entamer une seconde carrière « culturellement correcte » qui fera oublier la première, si lucrative, mais si désolante. Sauf que rien ne se passe comme prévu.

Ses collègues acteurs ne pensent qu’à satisfaire leurs égos boursouflés. Les journalistes affûtent leurs couteaux pour tailler en pièces l’intrus hollywoodien. Quant au public, il identifie toujours Riggan à son rôle survitaminé d’hier et ne souhaite qu’une chose : le voir renfiler son costume héroïque.

Mais il y a pire : Riggan, sévèrement agité en son for intérieur, a une fâcheuse tendance à se dédoubler et à être persécuté par son ancien personnage de superhéros avec lequel il dialogue en secret. Bataille au sommet entre le moi blessé de Riggan et son surmoi dictatorial.

Dans « Birdman », Alejandro González Iñárritu, cinéaste mexicain qui connaît les Etats-Unis comme sa poche (il y a tourné « 21 grammes » avec Sean Penn et « Babel » avec Brad Pitt), cloue au pilori les mœurs des « grands » acteurs locaux, s’amuse avec les snobismes de la société du spectacle US, ricane en observant à la loupe les ambitions et ridicules de personnages en overdose d’eux-mêmes.

Tour de force

Résultat : une comédie atypique et endiablée, qui ne quitte (presque) jamais la scène et les coulisses d’un théâtre de Broadway. « Birdman », tourné en plans-séquences, fait mine de ne compter qu’une seule scène de 1 h 59 et avance tel un antidote aux normes hollywoodiennes où le morcellement et les découpages frénétiques imposent partout leurs lois.

L’occasion pour le cinéaste d’entraîner dans un somptueux jeu de dupes où chaque personnage ment à tout le monde et, surtout, se ment à lui-même. Explications d’Alejandro González Iñárritu :

« Riggan est une sorte de Don Quichotte : l’humour du film nait du décalage permanent entre sa très sérieuse ambition et la sordide réalité qui l’entoure. En fait c’est notre histoire à tous. »

Notre histoire à tous ? Pourquoi pas… Mais surtout l’histoire du cinéaste, sorte de superhéros du cinéma d’auteur international, dont les ambitions parfois démesurées, telles qu’elles s’exprimaient dans ses films antérieurs, ont visiblement servi de modèle pour inventer ce récit tordu sur quelques protagonistes infatués et dérisoires. Alejandro González Iñárritu :

« Plusieurs éléments de l’histoire de Riggan ont trouvé un écho en moi, en particulier la réflexion sur la nature éphémère du succès et l’intérêt réel qu’il peut présenter. »

Il poursuit :

« Toute sa vie durant, Riggan a confondu l’amour et l’admiration. Et il doit d’abord réaliser combien l’admiration est insignifiante avant de commencer péniblement à apprendre à aimer les autres et à s’aimer lui-même. »

Parodie furieuse

Ecartelé entre son passé d’acteur sans ambition artistique et son désir de se réinventer au sein de la faune intello new-yorkaise, déchiré entre ses multiples identités, Riggan (incarné par le sidérant Michael Keaton, l’ex-Batman de Tim Burton) erre comme une âme en peine et alterne, comme tout « bon » dépressif, moments d’exaltations et brusques plongées dans la morosité. Autour de lui, ses collègues comédiens et techniciens obéissent aux mêmes humeurs. Imprévisibles et neurasthéniques.

Indissociables du cinéaste dans la réussite de « Birdman », les acteurs s’en donnent à cœur joie, ravis de s’adonner à une parodie furieuse de leur milieu professionnel. Aux côtés de Michael Keaton, Edward Norton (dans la peau d’un acteur uniquement préoccupé par sa réputation), Emma Stone (la fille de Riggan) et Naomi Watts (la comédienne principale de la pièce de Carver), se hissent à la hauteur de la mise en scène d’Inarritu, c’est-à-dire très haut.

Ce n’est pas tous les jours que les meilleurs (et plus malins) acteurs US ont l’occasion de s’amuser avec les travers de leur corporation. « Birdman », aussi inspiré sur le fond que sur la forme, leur offre cette saine opportunité.

« Birdman », d’Alejandro González Iñárritu, avec Michael Keaton, Edward Norton, Emma Stone, Naomi Watts… Sortie le 25 février.

 

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